Un usufruitier de 65 ans détient fiscalement 40 % de la propriété d'un bien immobilier, le nu-propriétaire 60 % : le démembrement de propriété repose sur ce partage. Cet acte juridique sépare l'usufruit, droit d'utiliser le bien et d'en percevoir les revenus, de la nue-propriété, droit de disposer du bien. Au décès de l'usufruitier, le nu-propriétaire devient plein propriétaire sans droits de succession. Donation, succession, transmission du patrimoine aux enfants : le démembrement sert à optimiser la fiscalité tout en gardant l'usage du bien.
- Usufruitier
- habite le bien ou encaisse les loyers, paie l'entretien et la taxe foncière.
- Nu-propriétaire
- détient le droit de disposer, supporte les grosses réparations, récupère la pleine propriété à l'extinction de l'usufruit.
- Fiscalité
- la valeur de la nue-propriété suit l'âge de l'usufruitier (article 669 du Code général des impôts) : plus il est âgé, plus la part transmise est lourde.
Qu'est-ce que le démembrement de propriété, juridiquement ?
Le Code civil décrit la propriété comme la réunion de trois prérogatives : l'usus (le droit d'utiliser le bien), le fructus (le droit de percevoir les revenus qu'il produit) et l'abusus (le droit de disposer, c'est-à-dire de vendre, donner ou transformer). Tant qu'une même personne les détient toutes, elle est en pleine propriété. Le démembrement de propriété consiste à confier l'usus et le fructus à une personne, l'usufruitier, et l'abusus à une autre, le nu-propriétaire.
Chaque partie a un droit réel sur le même bien, mais pas le même droit. L'usufruitier a le droit de jouir du bien comme un propriétaire, à charge d'en conserver la substance : il peut l'habiter, le louer, encaisser le loyer, mais ne peut pas le vendre. Le nu-propriétaire a le droit de disposer de sa part, sans pouvoir ni l'occuper ni en tirer de revenu. Service-public résume la situation en une ligne : le nu-propriétaire peut céder sa nue-propriété, l'usufruitier ne peut pas vendre le bien.
La séparation de l'usufruit et la nue-propriété naît de trois sources : la loi (l'usufruit du conjoint survivant dans une succession), un acte juridique volontaire (donation, testament, achat démembré) ou une décision de justice, plus rare. Elle porte sur un bien immobilier, un portefeuille de titres, des parts de société ou une clause bénéficiaire d'assurance vie. Sur ce site, la question revient surtout à propos du logement familial et de l'investissement locatif.
Démembrement temporaire ou démembrement définitif : deux types
Le démembrement définitif, appelé aussi viager, dure toute la vie de l'usufruitier. Il s'éteint à son décès, et le nu-propriétaire recouvre alors la pleine propriété de plein droit. C'est la forme la plus utilisée dans une transmission de patrimoine entre parents et enfants.
Le démembrement temporaire est fixé pour une durée déterminée, prévue dans l'acte : dix, quinze ou vingt ans par exemple. À l'échéance, l'usufruit revient au nu-propriétaire, même si l'usufruitier est encore en vie. Une personne morale (une société, un bailleur social) ne peut détenir un usufruit que pour trente ans au plus, selon le Code civil. Ce type sert dans l'investissement en nue-propriété et dans les donations temporaires d'usufruit, par exemple à un enfant étudiant ou à une association.
- Viager : lié à la vie de l'usufruitier, il s'applique par défaut si l'acte ne fixe pas de terme.
- À durée fixe : il s'éteint à date prévue, que l'usufruitier soit vivant ou non.
- Successif : l'usufruit passe à un second bénéficiaire (souvent le conjoint) au décès du premier, ce qui doit figurer dans l'acte.
Valeur de l'usufruit et valeur de la nue-propriété selon l'âge
L'administration fiscale ne laisse pas les parties fixer librement la valeur de chaque droit. Pour une donation ou une succession, l'article 669 du Code général des impôts applique un barème fondé sur l'âge de l'usufruitier au jour de l'acte. Pour une donation avec réserve d'usufruit, c'est donc l'âge du donateur qui compte. Plus l'usufruitier est jeune, plus son usufruit vaut cher et plus la valeur de la nue-propriété transmise est faible.
| Âge de l'usufruitier | Usufruit | Nue-propriété |
|---|---|---|
| Moins de 21 ans | 90 % | 10 % |
| 21 à 30 ans | 80 % | 20 % |
| 31 à 40 ans | 70 % | 30 % |
| 41 à 50 ans | 60 % | 40 % |
| 51 à 60 ans | 50 % | 50 % |
| 61 à 70 ans | 40 % | 60 % |
| 71 à 80 ans | 30 % | 70 % |
| 81 à 90 ans | 20 % | 80 % |
| 91 ans et plus | 10 % | 90 % |
Pour un démembrement temporaire, le même article fixe la valeur de l'usufruit à 23 % de la valeur de la pleine propriété par période de dix ans, sans pouvoir dépasser la valeur de l'usufruit viager calculée selon l'âge. Le site service-public met à disposition une simulation en ligne de ce barème : utile pour vérifier un chiffre, mais le notaire reste celui qui l'applique dans l'acte.
Ce barème est fiscal. Entre les parties, pour une vente du bien démembré par exemple, la répartition du prix peut suivre une valeur économique différente, calculée sur l'espérance de vie et le rendement du bien, si l'acte le prévoit.
Donation en démembrement : transmettre son patrimoine de son vivant
La donation avec réserve d'usufruit est l'utilisation la plus courante du démembrement. Un parent donne la nue-propriété d'un bien immobilier à ses enfants et garde l'usufruit : il continue d'habiter le logement ou d'en percevoir les loyers, et sa situation de vie ne change pas. Les droits de donation sont calculés sur la seule valeur de la nue-propriété, donc sur une assiette réduite.
L'avantage se mesure avec un exemple. Un parent de 65 ans donne la nue-propriété d'un appartement : l'assiette taxable est de 60 % de la valeur du bien. Chaque enfant bénéficie en ligne directe d'un abattement de 100 000 € par parent, renouvelable tous les 15 ans selon service-public. Une partie de la transmission, parfois la totalité, échappe ainsi à l'impôt. À 50 ans, l'assiette tombe à 50 %, d'où l'intérêt de donner tôt.
Au décès du parent, l'usufruit s'éteint et les enfants récupèrent la pleine propriété. Cette réunion ne déclenche aucun droit de succession supplémentaire, à condition que la donation ait été faite dans les règles (article 1133 du CGI). La plus-value accumulée sur le bien pendant ces années est elle aussi transmise sans droit de mutation. Pour un patrimoine immobilier qui prend de la valeur, la réduction des droits de succession est donc double.
Deux précautions s'appliquent. La donation doit être réelle : l'administration fiscale présume fictif un démembrement réalisé au profit d'un héritier par un acte à titre onéreux (article 751 du CGI), sauf preuve contraire. Et l'acte notarié peut ajouter une clause d'interdiction de vendre ou un droit de retour, pour protéger le donateur. La donation-partage, qui fige les valeurs entre enfants, se combine aussi avec le démembrement.
Le démembrement dans une succession et pour le conjoint survivant
Sans donation préalable, la succession crée souvent elle-même un démembrement. Lorsque le défunt laisse des enfants communs, le conjoint survivant peut choisir l'usufruit de la totalité des biens : il continue d'habiter le logement du couple, les enfants reçoivent la nue-propriété. Au second décès, ils deviennent plein propriétaire sans nouvelle taxation sur cette part.
Ce schéma protège le conjoint mais fige le patrimoine : les enfants ne peuvent ni vendre ni occuper le bien sans l'accord de l'usufruitier. L'usufruit du conjoint peut être converti en rente viagère ou en capital, à la demande de l'une des parties ou d'un commun accord. Côté héritiers, le calcul des droits de succession sur un bien immobilier et leurs abattements se fait sur la seule nue-propriété reçue.
Qui paie quoi entre usufruitier et nu-propriétaire ?
La répartition des charges est la première source de conflit dans une famille. Le Code civil pose la règle : l'usufruitier assume l'entretien courant, le nu-propriétaire les grosses réparations, sauf si elles résultent d'un défaut d'entretien de l'usufruitier. Pour un bien immobilier, les grosses réparations visent le gros œuvre : murs porteurs, voûtes, poutres, couverture entière, murs de soutènement et de clôture.
- À la charge de l'usufruitier : entretien, petites réparations, charges de copropriété courantes, taxe foncière, impôt sur le revenu des loyers perçus, assurance d'occupant.
- À la charge du nu-propriétaire : grosses réparations, travaux de structure votés en copropriété, assurance du propriétaire non occupant si l'acte le prévoit.
Rien n'oblige le nu-propriétaire à financer ces travaux, ni l'usufruitier à les avancer. Une convention de démembrement, rédigée devant notaire, règle à l'avance la gestion, la répartition des coûts et la prise de décision. Elle évite qu'un toit qui fuit devienne un litige de famille. L'usufruitier a également une obligation de jouir du bien « en bon père de famille » selon la formule historique, et l'obligation de rendre la chose à la fin de l'usufruit.
Avantages et inconvénients du montage
L'intérêt principal est fiscal : réduire l'assiette de la donation, transmettre la plus-value future sans droits, protéger le conjoint ou le parent qui garde l'usage de sa maison. Le démembrement présente aussi un intérêt civil, car il permet de séparer l'usage du bien et sa propriété future sans créer d'indivision entre les enfants.
L'inconvénient tient à la rigidité du contrat. Une fois la nue-propriété donnée, le parent ne peut plus vendre seul ni acheter un autre bien avec le prix sans l'accord des enfants. Le simulateur de service-public donne la valeur des droits, pas la meilleure solution : celle-ci dépend de l'âge, des revenus et des projets de chacun, à mesurer avant de payer les droits.
Vente d'un bien démembré et sortie du démembrement
Vendre la pleine propriété suppose l'accord de l'usufruitier et du nu-propriétaire. Le prix se répartit ensuite selon le barème fiscal ou la valeur économique retenue dans l'acte. Les parties peuvent aussi convenir d'un report de l'usufruit sur le prix de vente (quasi-usufruit) ou sur un bien racheté. Chacun peut aussi céder seul son propre droit, mais le marché d'un usufruit ou d'une nue-propriété isolée est étroit.
La sortie du démembrement se produit au terme prévu, au décès de l'usufruitier, par renonciation de l'usufruitier (qui vaut donation) ou par la réunion des deux droits sur une même tête. Dans tous ces cas, le nu-propriétaire devient pleinement propriétaire, et les frais de notaire de l'acte éventuel s'ajoutent au calcul.
Investir en nue-propriété : une application patrimoniale
L'investissement en nue-propriété est la version « achat » du démembrement temporaire. L'investisseur acquiert la seule nue-propriété d'un logement neuf, l'usufruit étant cédé pour quinze à vingt ans à un bailleur institutionnel, souvent social, qui loue et gère le bien. La décote d'achat correspond à la valeur des loyers que l'investisseur ne touchera pas.
Pendant la durée de l'usufruit, il n'a ni loyer à encaisser, ni gestion locative à assurer, ni taxe foncière à payer, et sa nue-propriété n'entre en principe pas dans l'assiette de l'IFI. Au terme, il récupère le logement en pleine propriété sans imposition sur la reconstitution. La même logique s'applique à des parts de SCPI achetées en nue-propriété, comme le montre notre guide sur l'investissement en SCPI et ses revenus trimestriels.
La solution convient à un investisseur qui n'a pas besoin de revenu immédiat et accepte un horizon long. Elle a ses limites : bien immobilisé, revente anticipée difficile, état du logement à la restitution à vérifier. Le viager, avec son bouquet et sa rente, repose sur un partage voisin mais inverse : c'est l'acheteur qui attend.
Démembrement, SCI et assurance vie : les combinaisons possibles
Le démembrement ne porte pas seulement sur un bien en direct. Les parts d'une société civile immobilière se démembrent elles aussi : le parent garde l'usufruit des parts, les enfants reçoivent la nue-propriété, et les statuts règlent qui vote quoi. Cette option permet de transmettre progressivement, par donations successives de parts, en profitant de l'abattement renouvelé tous les 15 ans. Le fonctionnement est développé dans la page sur la SCI familiale, sa fiscalité et la transmission.
En assurance vie, la clause bénéficiaire peut être démembrée : le conjoint reçoit l'usufruit du capital, les enfants la nue-propriété. Le conjoint utilise les fonds de son vivant, et les enfants disposent d'une créance de restitution sur sa succession. C'est un outil d'optimisation fiscale efficace, mais la rédaction de la clause doit être précise.
Chacune de ces solutions vise le même objectif : transmettre son patrimoine en payant les droits sur une valeur réduite, tout en gardant l'usage ou les revenus. Un notaire ou un conseiller en gestion de patrimoine aide à choisir selon la situation de la famille, l'âge du donateur et la nature des biens.
Avantages fiscaux, frais d'acte, location par l'usufruitier et décès du nu-propriétaire
Quels sont les avantages fiscaux du démembrement ?
Les droits de donation portent sur la seule valeur de la nue-propriété, et la reconstitution de la pleine propriété au décès de l'usufruitier se fait sans droits de succession supplémentaires. Ces avantages fiscaux augmentent quand la donation est faite tôt.
Quels frais prévoir pour un démembrement ?
Une donation en démembrement passe par un acte notarié : frais de notaire, émoluments et droit de mutation à titre gratuit sur la nue-propriété, après abattement. Le coût dépend de la valeur du bien et du lien de parenté.
L'usufruitier peut-il louer le bien ?
Un bail d'habitation, il peut le signer seul, puisqu'il a le droit de percevoir les revenus. Un bail commercial ou rural exige en revanche l'accord du nu-propriétaire.
Que se passe-t-il au décès du nu-propriétaire ?
Sa nue-propriété entre dans sa propre succession et passe à ses héritiers. L'usufruit, lui, continue jusqu'à son terme normal.
















